Relevé dans Présent n°7522 du 20 janvier 2012
Nous sommes encore dans le Temps de l'Epiphanie, donc des Vœux. Mais,
nous sommes aussi dans celui des Anniversaires. Trente ans de Présent !
Outre l’expression
de ma reconnaissance pour le combat inlassable mené par une équipe valeureuse
autant que courageuse, je m’insère un moment parmi vous en signe de solidarité,
en évoquant deux autres anniversaires, particulièrement chargés de symboles
cette année, l’un glorieux, celui de la naissance de Jeanne d’Arc, l’autre
douloureux, celui de la mort de l’Algérie française.
En les
mêlant à ma façon, célébrant l’une et refusant l’autre.
Mais que
ceux qui nous taxent si aisément de « nostalgie » en ricanant ne se réjouissent
pas trop vite : les lignes qui suivent vont bondir par-dessus cette page
sombre, d’une Jeanne profanée et souffrante en Algérie venant tout juste de
mourir, pour évoquer une Jeanne non encore statufiée mais déjà glorifiée et
triomphante dans une Algérie catholique militante. Alger, 1909. En ce début de
vingtième siècle, je ne sais pas si l’Algérie est française pour le meilleur,
mais ce que je sais, c’est que sous l’angle religieux chrétien, elle l’est pour
le pire. La Province d’outre-Méditerranée, et tout particulièrement sa blanche
capitale, souffre de tous les maux qui sévissent en
métropole. Depuis un an, la loi de « Séparation » y a été étendue. Se succèdent
les « inventaires », suivis des expulsions, et fermetures d‘établissements
d’enseignement. Une presse déchaînée en rajoute, avec cette absence totale de
frein dans l’expression qui caractérise cette époque. Les enseignants s’en
mêlent, rivalisant d’images délirantes avec les politiciens locaux.
On fait
des « conférences publiques contre Dieu », on promet « d‘éteindre les étoiles
dans le ciel » – essentiellement celle de Bethléem, bien sûr... On montre
du doigt les pratiquants, surtout s’ils sont fonctionnaires, civils ou
militaires. « Faire ses Pâques » fait casser une carrière. En face, les
catholiques, « qui sont devenus hors-la-loi », selon l’heureuse expression de
Jean Sévillia, sont traqués, désorientés, malgré une
presse amie, minoritaire mais qui se fait aussi entendre. C’est alors que se
lève un homme, le chanoine Joseph Bollon, archiprêtre
de la cathédrale d’Alger.
D’une
force de caractère peu commune, à l’image de son physique qui en impose, il va
porter la contre-attaque sur le terrain même des adversaires de la Foi
catholique. Homme en totale phase avec son temps, il va combattre sur le
terrain des idées avec une vigueur qui ne laissera pas indemnes ceux dont il
vise les théories comme les comportements. Il va être le promoteur de « Messes des
hommes », qui seront en réalité des « messes-conférences »,si l’on ose dire, auxquelles va bientôt courir tout ce qui compte dans la ville, y
compris le camp ennemi du prélat (le chanoine Bollon sera bientôt Mgr Bollon, nommé prélat par le pape
Benoît XV en 1919). Il faudrait de longs développements pour avoir une simple
idée de l‘œuvre qui fut accomplie par ce « lutteur de Dieu » au cours des
quelque cinq cents conférences prononcées sur quinze ans, entre 1905 et 1920,
auxquelles il faut ajouter la création de toute une série de groupements,
cercles, amicales...
S’adressant
à ses jeunes auditrices, Mgr Bollon insiste sur la «
hiérarchie » des grandes choses accomplies par celle que le Bienheureux Pie X
venait de placer sur les autels. « II faut chercher à imiter Jeanne dans ses
vertus, plus que dans ses actions ; car elle n‘a fait d’héroïques actions que
parce qu’elle a pratiqué d’héroïques vertus... Jeanne n’a pas été seulement une
grande guerrière ; elle a été encore une grande sainte ; et elle a été plus
grande par sa sainteté que par ses victoires, parce qu’il est plus facile de
vaincre des armées que de se vaincre soi-même. Partout où elle passait, elle
était comme un courant d’air pur, qui chassait les miasmes pestilentiels du
péché. Les armées qu’elle avait à commander se composaient de soldats pillards
et débauchés ; elle les transforma, en peu de jours, en hommes disciplinés et
en chrétiens repentants...
O
bienheureuse Jeanne d’Arc ! Parlez au cœur de ces enfants, réunies ici pour
vous glorifier, avec l’ardent désir de vous imiter. » Au deuxième jour, le
samedi 19 juin, les deux cérémonies sont spécialement destinées aux dames et
aux jeunes filles de toutes les paroisses de la ville et à toutes les
communautés religieuses féminines. Les trois mille places de la cathédrale sont
encore occupées.
Mgr Bollon les harangue, d’un verbe direct, plein de feu : «
Vous avez vécu avec Jeanne tous les détails de sa vie si courte, et pourtant si
douloureuse et si glorieuse : vous avez retenu votre respiration tout le temps
que le sire de Baudricourt refusa de recevoir Jeanne à Vaucouleurs ; vous avez
souri malicieusement de la surprise de Charles VII, découvert, malgré son
déguisement... Vous avez acclamé la Pucelle, rentrant victorieusement à
Orléans... Dans la basilique de Reims, vous vous êtes tenues derrière cet
étendard, qui, après avoir été à la peine, se trouvait justement à l’honneur...
Mais ce jour du sacre a été le dernier jour de votre Thabor féminin et
patriotique. Votre cœur n’a pas tardé à se serrer dans le Gethsémani de
Compiègne, où un Judas ferma les portes de la ville... Vous avez suivi cette
sainte, chez un nouveau Caïphe... Enfin, sur le sommet du Golgotha de cette
Rédemptrice, vos cœurs ont agonisé de douleur...
Femmes de
France, filles de l’Eglise, sœurs de Jeanne d’Arc, vous êtes témoins du
désordre affreux au milieu duquel se débattent maintenant les intelligences et
les consciences françaises... Mais pourquoi regarder vers le ciel ?... Baissez
vos paupières ; regardez en vous-mêmes, et, dans la solitude et le silence de
votre conscience, prêtez l’oreille. N’entendez-vous pas une voix divine et
impérieuse qui vous crie : Va, fille de Dieu, va, va, va ?... Marchez donc,
filles de France, marchez donc ! Ce n’est pas vous qui choisirez votre voie : c‘est Dieu qui vous l’indiquera. » Enfin, le dimanche 20 juin 1909, au troisième
et dernier jour de ce triduum, consacré à la cérémonie de clôture, deux messes
sont célébrées, réservées
Et il
termine en s’adressant à Jeanne : « O Bienheureuse Jeanne d’Arc, qui êtes la
plus pure incarnation de notre chère patrie française ! au moment où les
Armagnacs et les Bourguignons de l’anticatholicisme démantèlent, avec un
acharnement impie, cette vieille forteresse de l’Eglise qu’était la nation
française, votre glorification ne peut être que l’aurore providentielle de
temps nouveaux... C’est quand tout paraissait perdu au XVe siècle que Dieu se
servit de vous pour sauver la France ; tout paraît encore perdu de nos jours
pour la France catholique ; sollicitez donc mandat de Dieu pour venir la sauver
une seconde fois, et lui permettre de poursuivre dans le monde ses glorieuses
destinées. » (1)
Cela se passait à Alger, Province française d’Algérie, en juin
1909.
Pierre DIMECH
(1) Les citations figurant dans cet article sont extraites du livre : Le catholicisme et la liberté, suivi de Panégyriques de Jeanne d’Arc, Conférences aux hommes d’Alger, par M. le chanoine Bollon, 1908-1909, édité en 1910 à Alger, Typographie Adolphe Jourdan. Article extrait du n° 7522 du Vendredi 20 janvier 2012
Pour ne pas être en reste avec Jeanne - La Statue de Jeanne d'Arc devant la cathédrale d'Oran
Mis en page le 22/01/2012 par RP. (Illustrations R.P). |