Relevé dans Présent n°7522 du 20 janvier 2012

 

Nous sommes encore dans le Temps de l'Epiphanie, donc des Vœux. Mais, nous sommes aussi dans celui des Anniversaires. Trente ans de Présent !

Outre l’expression de ma reconnaissance pour le combat inlassable mené par une équipe valeureuse autant que courageuse, je m’insère un moment parmi vous en signe de solidarité, en évoquant deux autres anniversaires, particulièrement chargés de symboles cette année, l’un glorieux, celui de la naissance de Jeanne d’Arc, l’autre douloureux, celui de la mort de l’Algérie française.

En les mêlant à ma façon, célébrant l’une et refusant l’autre.

Je ne sais si, passant par la Lorraine avec ses sabots, Monsieur Sarkozy, lorsqu’il traversa Vaucouleurs, leva son regard vers la statue équestre de Jeanne et si, à ce moment-là une voix – humaine ou céleste – lui chuchota que celle-ci revenait d’Alger, où elle avait trôné avec honneur au cœur historique de la ville, alors la deuxième de France, avant d’y être livrée aux derniers outrages, qui, en fin de compte, la souillèrent moins qu’ils ne jetèrent à la face du monde la terrible image de l’ignominie qui venait d‘être commise, en son lâche abandon, sous le soleil noir du début juillet 1962.

Mais que ceux qui nous taxent si aisément de « nostalgie » en ricanant ne se réjouissent pas trop vite : les lignes qui suivent vont bondir par-dessus cette page sombre, d’une Jeanne profanée et souffrante en Algérie venant tout juste de mourir, pour évoquer une Jeanne non encore statufiée mais déjà glorifiée et triomphante dans une Algérie catholique militante. Alger, 1909. En ce début de vingtième siècle, je ne sais pas si l’Algérie est française pour le meilleur, mais ce que je sais, c’est que sous l’angle religieux chrétien, elle l’est pour le pire. La Province d’outre-Méditerranée, et tout particulièrement sa blanche capitale, souffre de tous les maux qui sévissent en métropole. Depuis un an, la loi de « Séparation » y a été étendue. Se succèdent les « inventaires », suivis des expulsions, et fermetures d‘établissements d’enseignement. Une presse déchaînée en rajoute, avec cette absence totale de frein dans l’expression qui caractérise cette époque. Les enseignants s’en mêlent, rivalisant d’images délirantes avec les politiciens locaux.

On fait des « conférences publiques contre Dieu », on promet « d‘éteindre les étoiles dans le ciel » – essentiellement celle de Bethléem, bien sûr... On montre du doigt les pratiquants, surtout s’ils sont fonctionnaires, civils ou militaires. « Faire ses Pâques » fait casser une carrière. En face, les catholiques, « qui sont devenus hors-la-loi », selon l’heureuse expression de Jean Sévillia, sont traqués, désorientés, malgré une presse amie, minoritaire mais qui se fait aussi entendre. C’est alors que se lève un homme, le chanoine Joseph Bollon, archiprêtre de la cathédrale d’Alger.

D’une force de caractère peu commune, à l’image de son physique qui en impose, il va porter la contre-attaque sur le terrain même des adversaires de la Foi catholique. Homme en totale phase avec son temps, il va combattre sur le terrain des idées avec une vigueur qui ne laissera pas indemnes ceux dont il vise les théories comme les comportements. Il va être le promoteur de « Messes des hommes », qui seront en réalité des « messes-conférences »,si l’on ose dire, auxquelles va bientôt courir tout ce qui compte dans la ville, y compris le camp ennemi du prélat (le chanoine Bollon sera bientôt Mgr Bollon, nommé prélat par le pape Benoît XV en 1919). Il faudrait de longs développements pour avoir une simple idée de l‘œuvre qui fut accomplie par ce « lutteur de Dieu » au cours des quelque cinq cents conférences prononcées sur quinze ans, entre 1905 et 1920, auxquelles il faut ajouter la création de toute une série de groupements, cercles, amicales...

Mais revenons à cette année 1909, et plus précisément aux 18, 19 et 20 juin. A l’initiative de Mgr Bollon est célébré au cours de ces journées un «Triduum » solennel en l’honneur de la « Bienheureuse Jeanne d’Arc » en l‘église métropolitaine d’Alger. Le vendredi 18 juin, deux cérémonies ont lieu, exclusivement réservées à toutes les élèves des pensionnats et écoles de la ville ayant fait leur première communion. Plus de deux mille jeunes filles assistent à celle du matin, et près de trois mille à celle du soir.

S’adressant à ses jeunes auditrices, Mgr Bollon insiste sur la « hiérarchie » des grandes choses accomplies par celle que le Bienheureux Pie X venait de placer sur les autels. « II faut chercher à imiter Jeanne dans ses vertus, plus que dans ses actions ; car elle n‘a fait d’héroïques actions que parce qu’elle a pratiqué d’héroïques vertus... Jeanne n’a pas été seulement une grande guerrière ; elle a été encore une grande sainte ; et elle a été plus grande par sa sainteté que par ses victoires, parce qu’il est plus facile de vaincre des armées que de se vaincre soi-même. Partout où elle passait, elle était comme un courant d’air pur, qui chassait les miasmes pestilentiels du péché. Les armées qu’elle avait à commander se composaient de soldats pillards et débauchés ; elle les transforma, en peu de jours, en hommes disciplinés et en chrétiens repentants...

O bienheureuse Jeanne d’Arc ! Parlez au cœur de ces enfants, réunies ici pour vous glorifier, avec l’ardent désir de vous imiter. » Au deuxième jour, le samedi 19 juin, les deux cérémonies sont spécialement destinées aux dames et aux jeunes filles de toutes les paroisses de la ville et à toutes les communautés religieuses féminines. Les trois mille places de la cathédrale sont encore occupées.

Mgr Bollon les harangue, d’un verbe direct, plein de feu : « Vous avez vécu avec Jeanne tous les détails de sa vie si courte, et pourtant si douloureuse et si glorieuse : vous avez retenu votre respiration tout le temps que le sire de Baudricourt refusa de recevoir Jeanne à Vaucouleurs ; vous avez souri malicieusement de la surprise de Charles VII, découvert, malgré son déguisement... Vous avez acclamé la Pucelle, rentrant victorieusement à Orléans... Dans la basilique de Reims, vous vous êtes tenues derrière cet étendard, qui, après avoir été à la peine, se trouvait justement à l’honneur... Mais ce jour du sacre a été le dernier jour de votre Thabor féminin et patriotique. Votre cœur n’a pas tardé à se serrer dans le Gethsémani de Compiègne, où un Judas ferma les portes de la ville... Vous avez suivi cette sainte, chez un nouveau Caïphe... Enfin, sur le sommet du Golgotha de cette Rédemptrice, vos cœurs ont agonisé de douleur...

Mais voici que cet astre si pur, qui éclairait depuis cinq cents ans le ciel de France, vient de monter dans le ciel de l’Eglise, et projette maintenant les rayons si doux de sa sainteté, non plus seulement sur les horizons de notre patrie, mais sur les horizons du monde entier. » Puis il les envoie en mission, sans mâcher ses mots : « Au temps de Jeanne, c’est le royaume de France qui se débat aux mains des Anglais ; aujourd’hui, c’est l’Eglise de France qui se débat aux mains des sectaires, francs-maçons et autres. Mais la France et l’Eglise ne sont-elles pas une seule et même chose ? Peut-on frapper l’une sans atteindre l’autre ?...

Femmes de France, filles de l’Eglise, sœurs de Jeanne d’Arc, vous êtes témoins du désordre affreux au milieu duquel se débattent maintenant les intelligences et les consciences françaises... Mais pourquoi regarder vers le ciel ?... Baissez vos paupières ; regardez en vous-mêmes, et, dans la solitude et le silence de votre conscience, prêtez l’oreille. N’entendez-vous pas une voix divine et impérieuse qui vous crie : Va, fille de Dieu, va, va, va ?... Marchez donc, filles de France, marchez donc ! Ce n’est pas vous qui choisirez votre voie : c‘est Dieu qui vous l’indiquera. » Enfin, le dimanche 20 juin 1909, au troisième et dernier jour de ce triduum, consacré à la cérémonie de clôture, deux messes sont célébrées, réservées aux hommes, en raison de la foule, mais on doit quand même refuser du monde. Puis suivent les Vêpres pontificales, présidées par le cardinal Combes, primat d’Afrique, archevêque de Carthage et d’Alger, entouré entre autres de plus de soixante prêtres. Au-dessus du maître-autel a été placée une copie de l’apothéose de Jeanne d’Arc, réalisée par le décorateur de l’Opéra d’Alger, et entourée de plantes vertes, de drapeaux et d’oriflammes, le tout illuminé de nombreuses ampoules. Va suivre une cérémonie grandiose, au cours de laquelle la chorale de la Cœcilia exécutera : — C’est son Drapeau, de Bourriello ; — Dixit et Magnificat, en faux-bourdon ; — Hymne à Jeanne d’Arc, de Mgr Foucault ; — Te Deum (au son des cloches) ; — Dieu le veut ! avec orchestre, de Gounod ; — O Salutaris et Tu es Petrus, de Dubois ; — Tantum, de Bach ; — Laudate, de Gounod.

Dans son intervention finale, Mgr Bollon se présente, non plus comme le panégyriste de la Bienheureuse Jeanne d’Arc, mais, selon ses propres termes, comme un lutteur. « Un lutteur qui ne manque aucune occasion de rompre des lances, non sur le terrain de la politique ou des personnalités, mais sur le terrain des idées et des faits, où se livrent actuellement de si décisives batailles. » Et d’ajouter : « Dans leur lutte, ouverte ou hypocrite, contre Jeanne d’Arc, les sectaires poursuivent deux buts principaux : la négation du surnaturel et la flétrissure de l’Eglise. » Et il va développer, dans son long discours (qui couvre 17 pages de grand in-8), un thème qui nous paraît d’une brûlante actualité : « Les sectaires ne se contentent pas de nier... le surnaturel dans la mission de Jeanne, ils ont encore l’audace de revendiquer Jeanne, et de se servir de son supplice comme d’une flétrissure qu’ils jettent avec indignation à la face de l’Eglise. Que les sectaires revendiquent Jeanne en leur qualité de Français, personne ne peut leur contester ce droit. C’est à elle que la France doit son existence... C’est non seulement un droit, mais un devoir pour tout Français, qu’il soit croyant ou incroyant, catholique ou protestant, de revendiquer comme sienne cette pure et idéale héroïne, à laquelle il doit toutes les gloires et les douceurs de la France... Mais, si je reconnais à tous mes concitoyens le droit de revendiquer Jeanne d’Arc comme Français, je dénie aux sectaires le droit de la revendiquer comme ennemie de l’Eglise. » Dans sa péroraison, Mgr Bollon invite l’auditoire à saluer Jeanne d’Arc, comme Français ; et comme catholiques, en en énumérant toutes les raisons, qui mériteraient d‘être citées... et apprises...

Et il termine en s’adressant à Jeanne : « O Bienheureuse Jeanne d’Arc, qui êtes la plus pure incarnation de notre chère patrie française ! au moment où les Armagnacs et les Bourguignons de l’anticatholicisme démantèlent, avec un acharnement impie, cette vieille forteresse de l’Eglise qu’était la nation française, votre glorification ne peut être que l’aurore providentielle de temps nouveaux... C’est quand tout paraissait perdu au XVe siècle que Dieu se servit de vous pour sauver la France ; tout paraît encore perdu de nos jours pour la France catholique ; sollicitez donc mandat de Dieu pour venir la sauver une seconde fois, et lui permettre de poursuivre dans le monde ses glorieuses destinées. » (1)

 

Cela se passait à Alger, Province française d’Algérie, en juin 1909.

Pierre DIMECH

(1) Les citations figurant dans cet article sont extraites du livre : Le catholicisme et la liberté, suivi de Panégyriques de Jeanne d’Arc, Conférences aux hommes d’Alger, par M. le chanoine Bollon, 1908-1909, édité en 1910 à Alger, Typographie Adolphe Jourdan. Article extrait du n° 7522 du Vendredi 20 janvier 2012

 

 

Pour ne pas être en reste avec Jeanne - La Statue de Jeanne d'Arc devant la cathédrale d'Oran

 

Mis en page le 22/01/2012 par RP. (Illustrations R.P).